Présentation de la thèse


Présentation du travail de doctorat

L’objectif de notre thèse était d’examiner le concept de culture de l’information et notamment son évolution depuis les travaux de Brigitte Juanals et de son ouvrage de 2003 « la culture de l’information, du livre au numérique ». Nous avons ainsi cherché à montrer les évolutions du concept face à l’instabilité des changements liés au numérique dans une démarche qui vise à mieux distinguer les fondements de la formation à l’information.

Il s’agit aussi au travers de l’étude d’un corpus principalement basé sur des articles scientifiques et pédagogiques de dégager les différentes visions du concept et notamment ses proximités avec le concept d’information literacy.

Notre méthodologie s’appuie sur l’analyse des éléments suivants :

Une étude de corpus établis à partir de bases de données scientifiques à partir des expressions suivantes : « culture de l’information » et ses variantes, les expressions à base de « literacy » dont notamment « information literacy ». Le corpus est réuni au sein d’une base de données consultable en ligne à l’adresse suivante : <http://www.culturedel.info/base>. Le corpus s’accompagne de recherche d’éléments sur les usages de l’expression que nous pouvons rencontrer également sur le web.

Une enquête menée à distance avec la plateforme Limesurvey auprès d’acteurs de terrain et spécialistes de l’information (professeurs-documentalistes, bibliothécaires…) et à laquelle 900 personnes ont répondu pour 800 questionnaires exploitables.

Les observations menées sur le terrain en tant que professeur-documentaliste auprès des élèves.

Notre démarche s‘opère en trois étapes successives qui constituent les trois parties de notre travail:

Une tentative d‘archéologie et de généalogie de la culture de l‘information.

­ L‘examen des littératies et des acteurs de la formation à l‘information avec le parallèle culture de l‘information/information literacy.

La mise en perspective de la culture de l‘information en fonction des obstacles et des enjeux notamment institutionnels et numériques et l‘évocation de sa reformation en conséquence.

Tout d’abord, nous avons tenté de réaliser une généalogie de l’expression « culture de l’information ». Plusieurs conceptions s’y opposent malgré un vocabulaire commun. Nous avons réalisé ce travail en suivant les conseils de Michel Foucault dans son archéologie du savoir afin de distinguer les différentes conceptions. Nous avons constaté que l’héritage documentaire est fortement présent au sein de la culture de l’information et se manifeste notamment par des journées consacrées à son étude qui sont en expansion dans les territoires de la documentation. L’expression « culture de l’information » avait été d’ailleurs fortement promue par l’association ADBS dans la deuxième moitié des années 1990. D’autres visions se rencontrent selon les champs professionnels même si au sein de ces champs, des divergences profondes existent parfois.

Ces différentes conceptions sont fréquemment la résultante de conceptions divergentes de la notion polysémique d’information. Les influences de la théorie de l’information de Shannon avait d’ailleurs aboutit à la constitution d’une « culture informationnelle » telle que la définit Jérôme Segal. Cette culture repose sur un paradigme informationnel qui se retrouve notamment dans l’expression de société de l’information.

Nous montrons que la culture de l’information est un concept qui diffère de l’expression « culture informationnelle », qui renvoie davantage à des pratiques individuelles. La Culture de l’information s’inscrit dans le champ de la formation, et notamment d’une formation commune. Elle s’avère être également une culture technique au sens de Simondon, c’est-à-dire une culture qui ne repose pas sur le seul usage mais sur la compréhension de l’objet technique. Ce positionnement que Simondon qualifie de majeur face à la technique est proche de du statut de majorité de l’entendement tel que le définit Kant dans son texte sur les Lumières. Nous nous appuyons également sur les travaux de Bernard Stiegler, qui effectue cette liaison et qui montre le rôle des objets techniques : les hypomnemata, en tant que constituant au sein de milieux associés des différentes individuations

La culture de l’information ne constitue pas un concept purement francophone comme démontre la présence de l’expression dans différentes langues avec quelques variantes conceptuelles. Il n’y a donc pas d’uniformité de la culture de l’information. Nous avons plus particulièrement examiné les proximités avec l’information literacy dont la culture de l’information constitue une des traductions possibles. Cette traduction est de plus en plus fréquente par rapport à la traduction de « maîtrise de l’information » préconisée par l’Unesco. Nous avons donc mis en avant les proximités entre le concept de littératie et celui de culture notamment en montrant la permanence de la notion de texte, dans la définition d’Yves Jeanneret qui fait du texte, ce qui nécessite une lecture. Un aspect qui permet de prendre en compte la diversité des supports et des médias notamment de plus en plus numériques. Dans l’examen du corpus de textes sur l’information literacy, nous avons distingué trois grandes tendances historiques de l’information literacy : celle issue du monde de l’entreprise, celle des bibliothèques notamment universitaires et la « citoyenne ». Mais ce sont principalement les deux premières qui ont connu le plus de recherche et de travaux.

La conception « bibliothèques » est la plus fréquente mais elle est directement inspirée du paradigme informationnel comme le démontre le texte de l’ALA de 1989, qui souhaite mettre en avant l’utilité des bibliothèques au niveau économique, notamment en matière de gestion de l’information. Le choix des référentiels de compétences s’impose alors avec des limites évidentes en matière de formation : vision procédurale, abstraction faible, etc.

Le développement de nouveaux outils autour de l’information et de la communication, et particulièrement en ce qui concerne le web 2.0, entraine l’émergence de nouvelles littératies qui recoupent dans de nombreux objectifs ceux de l’information literacy et de la culture de l’information. Cependant, la tentation de reconstituer des référentiels ou des guides de bonnes pratiques est constatable.

La formation à l’information demeure souvent transversale et au final peu efficace car elle constitue souvent un plus ajouté dans les cursus sans que cette formation soit clairement définie ni même inscrite officiellement.

La tentation d’autonomiser cette formation prend alors de l’essor de différentes manières. Les britanniques autour de Sheila Webber cherchent à développer le caractère universitaire de l’information literacy afin de constituer une science molle avec des départements et un curriculum mieux défini et plus efficace. Ils souhaitent se départir de l’influence trop nette des acteurs des bibliothèques qui constituent la majorité des acteurs institutionnels de la formation à l’information. Ils opèrent également des rapprochements avec les sciences de la gestion et mettent de côté les objets techniques, ce qui s’avère selon nous une erreur puisqu’ils ne prennent pas en compte l’importance de la culture technique. Le courant didactique français opère de manière différente en cherchant à mettre en place un curriculum qui commence bien avant l’Université autour d’une didactique de l’information.

Les évolutions des usages notamment liés au numérique font apparaître une convergence médiatique, bien mise en avant par Henry Jenkins, et qui sont le sujet d’étude de nombreuses littératies. Il en va ainsi du la transliteracy, piloté notamment par la chercheuse britannique Sue Thomas et qui cherche à repenser la formation à partir de ce constat. De la même façon, la culture de l’information se doit de revoir ses ambitions du fait de nouveaux enjeux et défis qui se posent à elle.

Parmi ces défis, figurent celui de former les jeunes générations abusivement qualifiées de natives du numériques voire d’experts du web 2.0. Nos observations sur le terrain démontrent qu’elles connaissent mal la complexité technique des réseaux et qu’elles procèdent plus par zapping que par volonté d’étudier. Le besoin d’information est en fait peu conscient et les objets numériques sont davantage utilisés pour satisfaire le besoin d’affirmation de l’adolescent. Nous avons ainsi observé de nombreux mésusages que nous qualifions de négligences, au sens étymologiques (neg-legere : ne pas lire) pour regrouper tous ces actes de non-lecture, mauvaise lecture ou mauvaise interprétation. Ces négligences connaissent des conséquences de plus en plus fâcheuses tant les possibilités d’expression se trouvent facilitées par les nouveaux outils. La culture de l’information devient de plus en plus une culture de la communication avec de nouveaux enjeux clefs en ce qui concerne la transmission des savoirs. Par conséquent, il s’agit de repenser cette culture et d’envisager une re-formation face aux diverses déformations médiatiques, sources d’infopollution et qui peuvent parfois s’avérer des désinformations. Ces phénomènes contribuent à l’affaiblissement de l’autorité face aux mécanismes de popularité, qui sont manifestes notamment dans la blogosphère et les réseaux sociaux.

La dimension citoyenne de la formation à l’information prend alors tout son sens. Basée sur l’exercice d’une distance critique grâce à l’apprentissage de la skholé, elle peut constituer une culture commune avec des éléments d’apprentissage ainsi que des espaces partagés voire des biens communs.